« L'ERREUR EST LE PREMIER PAS VERS LA CONNAISSANCE »
Grands Américains au petit Kirghizstan
En 2001, dans le cadre de l’opération « liberté indestructible », qui fait suite aux attentats du 11 septembre, les Etats-Unis installent au Kirghizstan la base militaire aérienne « Manas ». Quels bénéfices a pu en retirer le Kirghizstan, 11 ans après avoir dit “welcome” aux Américains?
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Alors que le Kirghizstan retrouve son indépendance en 1991, son gouvernement met en place la politique «multi-vectorielle». Parmi ces pays, les deux puissances mondiales – la Russie et les Etats-Unis – occupent une place spéciale. Avec les Russes, le Kirghizstan possède avant tout une attache historique : d'abord avec les connections anciennes dues à l'appartenance à l'ex-URSS, puis avec l'aire culturelle et historique. Enfin, la Russie est un allié économique très important. Des centaines de milliers de citoyens kirghizes y ont émigré à la recherche de travail. Ces travailleurs aident leur famille en envoyant une partie de leur salaire vers leur pays natal. Ils sont à l’origine d’un transfert annuel de près de 1 milliard de dollars. Cela représente un phénomène important puisque plus de 40% de la population du Kirghizstan vie en dessous du seuil de pauvreté selon les estimations de la Banque asiatique de développement.
Crédit : http://is.gd/3mhqPcLa concurrence entre les Etats-Unis et la Russie, évidente par le passé, ne semble pas avoir quitté le Kirghizstan. Nous ne savons pas avec certitude sur quelles considérations le gouvernement Kirghize a donné son consentement à placer simultanément sur son territoire les bases militaires des deux anciens grands ennemis de la scène géopolitique mondiale. Dans la ville de Kante, à 35km de la base américaine « Manas », la Russie possède également une base militaire installée en 2003. Sur cette base environ 500 militaires effectuent leur service militaire. Elle a été mise en place pour la défense terrestre et aérienne des 7 pays membres de l’Organisation du Traité de Sécurité collective signé par la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tajikistan, l’Ouzbekistan, l’Arménie et le Belarus. Une situation unique, puisque le Kirghizstan est le seul pays au monde à présenter sur le même territoire, une base russe et américaine.
Pour mieux comprendre, il faut prendre en considération l'hégémonie des Etas-Unis dans le monde. Notamment par le biais d’ONG (ONU, USAID, Freedom House, IFM) qui au moment de l'indépendance du Kirghizstan consentaient des crédits de plusieurs centaines de millions de dollars. Cela représente un début de piste sur les raisons qui ont poussé le gouvernement à accepter cette situation inédite.
Une première erreur
Crédit : http://is.gd/BqULfeSituée à 23 km de Bishkek la base « Manas » devait prendre le nom de Piter J. Ganci, en mémoire de ce pompier Américain mort lors de l’effondrement de la tour nord du World Trade Center pendant les attentats du 11 septembre 2001. La base est finalement renommée « Manas », en raison de la législation des Etats-Unis, selon laquelle les bases militaires américaines situées à l’étranger ne peuvent prendre le nom d’un citoyen américain.
Des motivations non assumées
La motivation officielle justifiant l’implantation de la base était la lutte anti-terroriste. Pourtant, beaucoup d’experts Kirghizes, Russes, supposent que ce sont des objectifs stratégiques pragmatiques qui ont poussé l’Amérique à prendre la décision de placer sa base au Kirghizstan. Cet argument apparait clairement dans la déclaration de Richard A. Boucher, remplaçant du secrétaire d'Etat des Etats-Unis du département d'Asie du Sud et d'Asie Centrale : « L'Asie Centrale est située sur un carrefour critique au sens stratégique, mitoyen de l’Afghanistan, la Chine, la Russie et l’Iran. C'est pourquoi les Etats-Unis veulent continuer à élargir les interactions et la coopération avec cette région très importante ».
En réalité, le Kirghizstan tire profit de la base sous une seule forme : la compensation financière, de 60 à 100 de millions dollars.
Des inconvénients stratégiques
Premièrement, le Kirghizstan s’est mis à dos des partenaires stratégiques très importants (Russie et Chine), inquiets à cause de cette base. Du côté Russe, le Kirghizstan est critiqué comme un partenaire « peu sûr », contrevenant aux engagements des accords, du fait que notre pays soit membre de l’Organisation du traité de sécurité collective. Cette analyse a été rendue publique par Andrei Nesterenko, représentant du Ministère des affaires étrangères russes au Kirghizstan, ce qui pèse d’autant plus sur les relations avec le grand voisin. Dans ce contexte, en permettant aux Américains d'ouvrir leur base, le Kirghizstan se voit associé à une réputation politique douteuse.
Au même moment, le danger d'être engagé dans un conflit militaire existe, entre les Etats-Unis et l’Iran. L’Iran possède un missile à longue portée, le « Shahab-3 », capable de lancer sans difficulté des ogives de deux tonnes jusqu'à la base « Manas ». L’Iran aurait déjà 40 fusées « Shahab-3 ». (1) Le Kirghizstan prend le risque ici de se retrouver « entre le marteau et l’enclume ».
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Une perte de souveraineté
Mais la base américaine ne présente pas seulement le danger potentiel d’une attaque militaire d'adversaires des Etats-Unis. Une des conditions de placement de la base “Manas” dans le territoire kirghize était que, en cas de perpétration d'un crime militaire américain, les militaires soient sous juridiction des Etats-Unis, sans obligation de répondre de leur responsabilité devant la cour de justice du Kirghizstan. En 2006 sur le point-frontière de la base « Manas » le militaire américain Zakhari Hetfilde a été soupçonné du meurtre d’Alexandre Ivanov, citoyen Kirghize, travaillant comme conducteur de camion citerne. Les informations diffusées sur cet homicide sont contradictoires. Une des versions, prétend que Hetfilde aurait tiré deux fois au pistolet sur Ivanov, en possession d’un couteau. Dans une autre version, Hetfilde était ivre. Les juges d’instruction Kirghizes n'ont pas été admis sur la base aérienne pour mener l'enquête, tandis que Zakhari Hetfilde a été renvoyé aux Etats-Unis. Début 2011 et la cour d'assises des Etats-Unis, a reconnu Hetfilde innocent. (2) Alexandre Ivanov a laissé une veuve avec deux enfants.
Un risque écologique
Les atteintes à l’environnements représentent aussi un argument très important contre la base « Manas ». Entre 2001 et 2008 les avions américains ont connus 12 fuites de 345 tonnes de carburant dans des villages voisins. Ce qui a induit un bouleversement des équilibres écologiques de ces villages. De nombreuses plaintes ont été déposées à propos d'aggravations de l’état de santé des habitants. Des mauvaises récoltes et du bruit sont le sujet d’inquiétude : « Les avions nous survolent très bas, parfois nous avons vu nous-même, qu’ils jetaient du carburant. Tout d'un coup, un nuage apparaissait derrière », témoigne un habitant d’un village situé à côté de la base américaine. « Les feuilles sur les arbres se roulent, les arbres se gâtent ».
L'évacuation de la base aérienne “Manas” du territoire Kirghize est une solution évoquée depuis longtemps. Et objectivement fondée sur la conjoncture stratégique et les intérêts nationaux du pays. Pourtant sera-t-elle mise en œuvre ? Difficile question… En particulier si on tient compte du penchant de l’élite politique pour le marchandage. Officiellement, conformément aux accords réciproques entre les Etats-Unis et Kirghizstan, signés le 23 septembre 2003 à Moscou par le ministre de défense de Russie Sergei Ivanov et le ministre de défense de Kirghizstan Esen Topoev, la base restera sur le territoire kirghize jusqu'en 2014. Qu’en sera-t-il après ? Time will show…
Crédit : http://is.gd/mM5z4Y
Aïjan SARYGULOVA
Journaliste de Francekoul.com
Etudiante au département des relations internationales de l’Université Slave Kirghizo-Russe, Bichkek, Kirghizstan
Relu par Adrien Auxent
et Etienne Combier
Références :
- Réactions (1)
